Route des jardins

L'Esquinade

Situé dans ce quartier en plein ciel baptisé Super Garavan, créé de toutes pièces par ses propriétaires Edouard et Simone Mazzola, le jardin de l'Esquinade, d'une superficie proche d'un hectare, est l'archétype du jardin de collectionneur.

L'aventure commence en 1968, lors de l'ouverture du grand chantier de l'autoroute et du démarrage des travaux de génie civil qui l'accompagnent : constructions des viaducs, percement des tunnels et creusement d'une large tranchée dans la masse rocheuse. Pour permettre aux camions et aux engins spéciaux d'accéder à ce chantier, on trace la route de Super Garavan qui devient une voie de pénétration pour ceux qui sont à la recherche de terrains de construction

En 1972, les anciens propriétaires de la jardinerie, Edouard et Simone, décident de se fixer sur la terre qui les a vus naître et de vivre comme l'Esquinade – le crabe, l'araignée de mer – parmi les rochers et les végétaux. Ils se rendent acquéreurs d'un vallon de 200 mètres de longueur sur 50 mètres de largeur, au-delà du grand viaduc qui enjambe la vallée. Mais avant de jardiner, il faut d'abord combler le vallon, puis crée ce jardin en aménageant de larges planches séparées les unes des autres par de puissantes restanques, avec un dénivelé total de 50 mètres. Au terme de 5 000 rotations de camions de 10 m³ - mais l'Esquinade, qui signifie également "s'échiner", stimule les titans plutôt qu'elle ne les rebute -, la plate-forme est prête.

Distribuées entre 180 mètres au niveau du parking et de la villa, construite en 1976, et 130 mètres au point le plus bas, de forme légèrement arquée, à l'abri des vents, bien exposées au sud/sud-ouest, les planches, dont l'aménagement s'achève en 1990, enregistrent en hiver des températures de 2 à 3 degrés inférieures à ce qu'elles sont sur le trottoir littoral. L'Esquinade peut ainsi être considérée comme centre expérimental pour l'acclimatation des plantes à Menton. L'alimentation en eau est assurée par une source qui couvre les besoins du jardin tout au long de l'année, même ceux de l'été, alors qu'ils atteignent 10 000 litres par jour.

Jardin de collection, l'Esquinade est un lieu d'exception qui permet de découvrir un ensemble végétal de qualité et un paysage d'une rare beauté, qui, de la haut, semble réduit à des couleurs : le rouge des toits de la vieille ville et le bleu infini de la mer. Dans la partie haute du jardin sont regroupées 160 espèces ou sous-espèces d'agrumes, et notamment de nombreuses variétés de citronniers, dont la variété dite "de Menton". Puis vient le cortège des Arécacées, avec 130 espèces ou sous-espèces de palmiers qui expriment dans la rudesse et l'étrangeté de leur stipe et dans le délire joyeux ou inquiétant de leurs feuilles, toute la richesse et l'extravagance de la biodiversité. Enfin, en bas, dans la partie la plus chaude, sont rassemblés fruitiers et plantes à épices. De riches collections d'hibiscus, de mimosas, de brugmansias, et de multiples espèces ornementales subtropicales font de ce jardin d'altitude l'antichambre du paradis.

Ainsi, Edouard et Simone Mazzola renouvellent l'œuvre de création des grands aristocrates du XIXème siècle, tout en conservant cette générosité et cette modestie qui fait le charme de leur accueil. Leur préoccupation essentielle est la recherche de plantes d'exception qu'ils traquent partout, et particulièrement dans leurs voyages aux Caraïbes. Après trente années d'efforts ininterrompus, un grand jardin est né.

Texte : Yves Monnier, professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle