Route du Baroque

Palais Lascaris

15, Rue droite. 1648-1680. L’idée essentielle qui gouverne la construction du Palais Lascaris est de ménager une progression "dramatique" dans l’architecture. La façade s’incurve, invite le visiteur. Le franchissement du portail marque l’entrée dans un espace aristocratique, éloigné et protégé du monde extérieur.

Image en taille réelle, .JPG 66Ko (fenêtre modale)|© CG06

L’escalier impose ensuite un déplacement fait de multiples stations.Il génère des surprises, des points de vue, prépare le visiteur à la rencontre avec le maître des lieux. La chambre de parade est le point "culminant" du dispositif. Elle est le lieu de la rencontre. L’espace s’est progressivement resserré autour du visiteur afin de l’extraire de la foule, pour mieux le confronter à la magnificence du maître du palais.

L’insertion d’un tel bâtiment dans un tissu urbain médiéval, dense et irrégulier, au coeur de la vieille ville, met en évidence certaines caractéristiques du style baroque. L’architecture respecte le tracé ancien de la rue. La façade s’incurve, s’inscrivant ainsi dans la continuité des autres demeures. Cette ligne courbe, immédiatement lisible à l’approche de l’édifice, développe un trait de "mise en scène" baroque : la concavité fonctionne comme une invite à entrer ; la ligne courbe adoucit une trop forte solennité.

La vision rasante, que l’on peut avoir depuis l’amorce de la rue, permet une lecture claire du parti pris architectural. La façade du palais a un développement longitudinal faible qui doit être compensé par une nette insistance sur la verticalité. Les fenêtres et les balcons animent donc le mur, créant, par le jeu des saillies, des ombres denses qui augmentent la sensation de relief,la présence du bâtiment. Trois niveaux d’élévation se distinguent nettement, annonçant en cela une filiation claire avec l’organisation des palais florentins de la Renaissance. Le rez-de-chaussée offre un aspect relativement sévère : peu de décor, des ouvertures rectangulaires strictement identiques annonçant par leur superposition l’existence d’un entresol, peu de relief. Tous les éléments travaillent à asseoir une certaine image de respectabilité. Cette rigidité du rez-de-chaussée se trouve adoucie par le portail d’entrée marquant l’axe de symétrie de la composition.
Là, seulement, le décor acquiert un caractère volubile.

Le portail est encadré par un ensemble décoratif qui insiste sur la notion de relief. Les fûts des deux piliers qui jouxtent l’ouverture présentent un bossage régulier. Les chapiteaux qu’ils supportent comportent un mélange de volutes ioniques et de guirlandes de fleurs et de feuillages qui marquent un net assouplissement des lignes décoratives. On retrouve ces courbes dans le rinceau de feuillage qui orne l’entablement. Mais c’est le dessin du fronton, composé autour de deux volutes affrontées, qui rompt définitivement la rigidité de l’ornementation et souligne la volonté de théâtraliser l’accès à l’intérieur de la demeure aristocratique. La monumentalité du portail engage le visiteur au respect.

Le second niveau est essentiellement mis en valeur par l’insistance décorative développée dans l’encadrement des fenêtres et la mise en place de balcons. Si l’on revient au modèle des palais florentins de la Renaissance, on retrouve la notion de l’étage noble, étage de représentation,de réception, où se trouve concentrée, extérieurement et intérieurement, toute la richesse décorative.

Cet aspect ostentatoire est développé sur la façade du palais Lascaris par une avancée du niveau. Ce sont les balcons qui traduisent cette mise en exergue, par leur relief et la saillie qu’ils imposent.

Ils fonctionnent comme un piédestal pour l’ensemble du niveau. Ce "socle" n’apporte aucune massivité à la composition générale. Il est aéré, ajouré par l’emploi de balustres qui mettent en place un jeu sur les pleins et les vides proprement baroque.

Pour insister sur ces caractéristiques, il faut également contempler les corbeaux sculptés sur lesquels reposent les balcons. Ces corbeaux comportent une série de masques en relief dont la variété d’expression dénote une volonté d’exubérance propre à ce style. Et même si l’exubérance est contenue, discrète, ne gênant en rien la solennité de l’édifice, le sentiment baroque semble vouloir poindre par l’entremise de ces figures grimaçantes, emblématiques d’une légère tentative d’autodérision.

L’encadrement des fenêtres marque également cette volonté de mise en exergue de l’étage noble. Les fenêtres rectangulaires se trouvent magnifiées par une moulure d’encadrement à ressauts. Elles sont ainsi couronnées par un édicule carré supportant un fronton et des pots à feu. Sous chacun de ces édicules, un relief sculpté représentant un drapé accentue encore la théâtralité baroque. Si l’on note une certaine répétitivité des motifs, il ne peut être question de monotonie. Le décor sert aussi à imprimer un rythme lisible dans la partie supérieure de l’encadrement des fenêtres. On remarque une alternance dans les motifs des frontons, triangulaires ou curvilignes, surmontant des cartouches rectangulaires ou ovales. Cette notion de rythme vient encore accentuer la volonté de dégager l’étage noble de l’ensemble de l’organisation de la façade, établissant ainsi un "point d’orgue" dans son développement.

Le troisième niveau, en conséquence, affirme un certain "retour au calme". Il s’agit d’un étage d’attique, conformément aux "sources" de la Renaissance. On y retrouve la "sévérité" du rez-de-chaussée. C’est un étage de "service", il abrite les chambres des membres "moins importants" de la famille, voire du personnel.

Il clôt la façade, réaffirmant la verticalité par la présence de fenêtres carrées seulement soulignées par un encadrement en saillie légère. Il est couronné par une forte corniche qui, en dessinant une ligne d’ombre, souligne l’arrêt de l’élévation.

L’organisation de la façade reflète celle de l’intérieur. L’axe de symétrie constitué par le portail se retrouve dans l’escalier qui génère la composition interne de l’édifice. Cet escalier sépare deux cours intérieures dont il est indépendant structurellement parce que fermé par des galeries d’arcades. Il n’est pas sans rappeler dans sa forme générale les escaliers des grandes demeures génoises.
Il est proche également des escaliers de la Renaissance (cf. Blois pour l’exemple le plus connu), construit indépendamment de la structure même de l’édifice mais pourtant fonctionnant comme l’axe de symétrie principal qui gère la distribution des pièces.

C’est la pièce maîtresse de la structure interne du palais Lascaris. À partir d’un escalier d’apparat commun à toutes les demeures aristocratiques, l’architecte a développé une mise en scène de la progression du visiteur.

Immédiatement après le portail un vestibule d’honneur ménage l’accès à l’escalier, ici encore on peut voir un effet de la théâtralité baroque. De tracé irrégulier pour pouvoir assurer la circulation entre les deux cours, l’escalier se structure en multiples volées disposées en chicanes, séparées par des paliers. Ce sont ces paliers qui impriment l’esprit baroque. Chacun abrite une niche contenant une statue. Chacun est un point d’orgue, un point de fuite aux multiples perspectives instaurées par un espace complexe. C’est dans cette fragmentation de la progression que l’architecte a su développer pleinement son style. Ces ruptures de rythme sont soulignées par le mode de voûtement.

On se trouve ici, face à l’ambiguïté baroque : mettre en exergue un axe de symétrie, donc, une certaine rigidité de la composition architecturale, et, en même temps, rompre cette symétrie, en multipliant les motifs décoratifs, en n’affichant aucune continuité dans les modes de voûtement.

Les pièces sont distribuées simplement de part et d’autre de l’escalier. C’est surtout dans l’organisation de la chambre de parade que l’on retrouve l’esprit baroque. Le "titre" donné à cette salle indique une recherche de décorum, de théâtralisation de la vie quotidienne. Cet espace est une chambre, le lieu d’une intimité particulière. Ici, point d’intimité mais plutôt l’outrance de la démonstration. Il s’agit de mettre en scène le maître des lieux. Le modèle d’une telle cérémonialité vient certainement de la ritualisation des levers et couchers du Roi Soleil à Versailles.

Fragmentant l’espace de la chambre en deux cellules, la cloison stuquée fonctionne comme l’épine dorsale de la symbolique de cette pièce. Elle génère deux espaces : un lieu public, sorte de parterre de théâtre où l’on s’assemble pour assister au spectacle et un lieu plus privé où ne sont admis que les proches, les personnages importants, ceux qui détiennent un pouvoir.

Elle s’organise comme un arc de triomphe romain. Trois arcatures permettent le passage vers l’espace protégé de l’alcôve. L’arc médian est plus grand que les deux autres. Chaque retombée d’arc est soutenue par des atlantes et cariatides - les atlantes (les hommes) pour l’arc principal, les cariatides (les femmes) pour les arcs latéraux. Les lignes sinueuses créées par l’animation de leurs bras et de leurs mains impriment un tracé curviligne mouvementé qui fait circuler le regard du visiteur vers le point central de la composition : le lit. Chaque arc est couronné d’un cartouche chantourné qui ne fait qu’accentuer la notion de mouvement qui habite la structure.

Le point d’orgue de la cloison est le cartouche central, plus grand, soutenu par deux angelots (deux amours) qui marque l’axe de composition, le point de fuite de tous les regards, une fois encore, le lit. On retrouve la volonté de théâtralisation du baroque.