Il suffit parfois de pousser une porte pour changer d’époque. Derrière une façade de pierre que l’on pourrait presque confondre avec celle d’une ancienne bergerie se dévoilent des murs couverts de personnages, de couleurs et de scènes vieilles de plusieurs siècles.
Dans les Alpes-Maritimes, ces petites chapelles ponctuent encore les routes des villages et les itinéraires de randonnée. Elles font partie de ces curiosités que l’on découvre presque par hasard : après quelques kilomètres de marche, au détour d’un sentier ou en parcourant les ruelles d’un village du Haut Pays.
Longtemps méconnues, elles suscitent depuis plusieurs décennies un nouvel intérêt. Et pour cause : derrière leur apparente simplicité se cache l’un des patrimoines les plus singuliers de l’arrière-pays azuréen.
Un patrimoine vieux de plus de cinq siècles
La majorité des chapelles peintes des Alpes-Maritimes ont été édifiées entre le milieu du XVe siècle et le milieu du XVIe siècle. Elles se concentrent notamment dans les vallées du Var, de la Tinée, du Paillon et de la Roya. Aujourd’hui, certaines semblent perdues au milieu de la montagne. Mais leur isolement peut être trompeur.
Au Moyen Âge, nombre d’entre elles se trouvaient à proximité de chemins très fréquentés, reliant des villages où l’agriculture et le commerce occupaient une place importante. Voyageurs, marchands, paysans et habitants empruntaient ces axes quotidiennement.
Ces édifices étaient donc installés au plus près des lieux de passage et de vie. Très nombreuses à l’origine, les chapelles n’ont malheureusement pas toutes résisté aux siècles. Celles qui sont parvenues jusqu’à nous constituent aujourd’hui de précieux témoins de la vie des vallées maralpines à la fin du Moyen Âge.
De véritables bandes dessinées médiévales
Ne vous fiez pas à leurs dimensions modestes. C’est à l’intérieur que le spectacle commence. Les peintures étaient conçues selon une organisation précise. Le saint patron de la chapelle occupait généralement le chevet tandis que, sur les murs latéraux et les voûtes, se succédaient différentes scènes narratives. Une histoire racontée case après case, presque comme une bande dessinée avant l’heure.
À une époque où une grande partie de la population rurale ne savait ni lire ni écrire, ces images avaient une fonction essentielle : raconter et transmettre l’histoire religieuse de manière compréhensible par tous.
Des bandes colorées et des motifs décoratifs permettaient de séparer les différentes scènes.
Le bas des murs pouvait accueillir d’autres représentations destinées à entretenir la foi des habitants ou de simples décors imitant des tentures.
Entrer dans une chapelle peinte, c’était donc en quelque sorte ouvrir un livre… sans avoir besoin d’en lire une seule ligne.
Les "Primitifs niçois", artistes du Haut Pays
Ces décors sont aujourd’hui généralement associés aux peintres que l’on regroupe sous l’appellation de "Primitifs niçois". Derrière ce terme se cachent plusieurs artistes qui ont parcouru le territoire pour décorer les édifices religieux.
Parmi les plus remarquables figurent Andrea da Cella, Giovanni Baleison et Giovanni Canavesio.
Chacun possédait sa propre signature artistique. Andrea da Cella se distinguait notamment par la précision de ses architectures, de ses décors et de la végétation. Giovanni Baleison accordait une attention particulière aux représentations humaines et aux détails. Giovanni Canavesio développait quant à lui un style beaucoup plus dramatique : ses personnages semblent bouger, souffrir et parfois presque sortir de la scène.
Plus de cinq siècles après leur réalisation, certains visages conservent ainsi une étonnante expressivité.
Des peintures pour raconter… mais aussi pour protéger
Les chapelles n’étaient pas uniquement des lieux d’enseignement religieux.
Dans une société confrontée aux épidémies, aux mauvaises récoltes et aux nombreux dangers de la vie quotidienne, elles représentaient également des espaces de protection. Le saint auquel était consacré l’édifice devait veiller sur les habitants et protéger la communauté contre les calamités.
La peinture avait donc plusieurs fonctions : raconter, transmettre la foi, impressionner, mais aussi rassurer.
Cette dimension permet aujourd’hui de porter un autre regard sur ces petits édifices. Ils racontent autant les croyances que les peurs et les espoirs des hommes et des femmes qui vivaient dans les vallées des Alpes-Maritimes il y a plusieurs siècles.
Ocre rouge, jaune et gris : comment étaient réalisées les peintures ?
Pour réaliser ces décors, les artistes utilisaient principalement la technique de la détrempe.
Les pigments étaient broyés puis mélangés à un liant avant d’être appliqués en plusieurs couches sur un enduit sec. Cette méthode, relativement simple à mettre en œuvre, présentait notamment l’avantage de permettre aux peintres d'effectuer des retouches.
La palette était loin d’être infinie. Elle reposait principalement sur trois couleurs : l’ocre jaune, l’ocre rouge et le gris ardoise, auxquelles venait s’ajouter le blanc de chaux.
Le vert et surtout le bleu étaient beaucoup plus rares. Les pigments nécessaires à leur fabrication étaient coûteux, ce qui explique leur utilisation plus parcimonieuse.
Avec finalement peu de couleurs et des moyens relativement modestes, les peintres sont pourtant parvenus à créer des compositions dont certaines impressionnent encore aujourd’hui par leur richesse.
Des trésors à découvrir au fil des randonnées et des villages
C’est peut-être ce qui fait tout le charme des chapelles peintes des Alpes-Maritimes : leur découverte fait partie du voyage.
Elles ne sont pas nécessairement réunies derrière les murs d’un grand musée. Elles sont là où elles ont été construites il y a plusieurs siècles, au cœur des villages, le long d’anciens chemins ou dans les paysages du Moyen et du Haut Pays.
Une randonnée dans la vallée de la Tinée ou de la Roya peut ainsi devenir l’occasion d’une rencontre inattendue avec l’histoire. Une visite de village peut se prolonger en poussant la porte d’une chapelle dont la façade ne laisse parfois rien deviner de ce qu’elle renferme.
Ces édifices permettent ainsi d’associer randonnée, découverte des villages et patrimoine culturel. Une autre façon d’explorer les Alpes-Maritimes, en prenant le temps de regarder ce qui se cache derrière les paysages.
Avant de partir, pensez toutefois à vous renseigner sur les conditions d’accès. Certaines chapelles sont fragiles et ne sont ouvertes que ponctuellement, lors de visites guidées ou sur demande.
Un musée à ciel ouvert dans les vallées maralpines
Plus de cinq siècles ont passé, les chemins ont changé et les villages se sont transformés. Pourtant, les personnages peints sur les murs sont toujours là.
Les chapelles peintes constituent aujourd’hui un fil conducteur original pour parcourir l’arrière-pays des Alpes-Maritimes. Elles invitent à quitter les grands axes, à prendre un sentier, à entrer dans un village et, surtout, à rester curieux.
Car dans le Haut Pays, les trésors ne se trouvent pas toujours au bout du chemin. Ils sont parfois simplement derrière une petite porte en bois.
Quelques lectures
- Bourrier-Raynaud Colette et Michel, Les Chemins de la tradition : chapelles et oratoires au cœur du haut-pays niçois, Serre éditeur, 1985
- Leclerc Germaine-Pierre, Chapelles peintes du pays niçois, Edisud, 2003
- Lorgues-Lapouges Christiane, Trésors des vallées niçoises, Serre éditeur, 1995
- Roque Paul, Les Peintres primitifs niçois, Serre éditeur, 2001
- Roque Paul, Notre-Dame des Fontaines, Serre éditeur, 2009
- Roques Marguerite, Les Peintures murales du Sud-Est de la France, édition Picard, 1961
- Thévenon Luc, L’Art du Moyen Âge dans les Alpes méridionales, Serre éditeur, 1983
- Willemin Michel, Les Chapelles peintes de Lucéram, Serre éditeur, 2001
Extrait
"Ces décors extraordinaires, témoignages de la foi de tout un peuple, nous séduisent d'autant plus qu'il faut aller les dénicher, parfois à pied, dans des coins qui nous paraissent aujourd'hui perdus, au bout d'une route étroite ou au détour d'un sentier muletier abandonné depuis longtemps..." - Trésors des vallées niçoises
Patrimoine religieux : Partir à la découverte des chapelles peintes des Alpes-Maritimes
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